La crise environnementale en Afrique et en Europe: analyse d'un écart de conscience
- Dotse

- 9 juil. 2021
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 août 2021
« Notre pollution… c’est la misère ». Ces mots quelque peu expéditifs d’un représentant africain à la conférence de Stockholm sont malheureusement le reflet de l’énorme décalage entre la conscience écologique telle qu’elle peut être ressentie en Afrique contrairement en Europe. En effet, les problématiques environnementales ont pris de l’ampleur ces dernières décennies. L’Europe est à la poursuite d’un idéal qui se trouve désormais derrière elle. Cet idéal se traduit par l’évocation de termes comme la décroissance, le capitalisme vert, la reconquête de la biodiversité, etc... Or, l’Afrique demeure encore largement dans la logique inverse. Le développement et l’industrialisation y sont encore des objectifs à atteindre. Cette réflexion propose à travers quelques exemples, de voir les décalages de réalités et de consciences en matière écologique et les termes en lesquels la question du développement durable se pose en Afrique du moins dans les pays en voie de développement. 1-Scolie d’un écart de consciences et de réalités. Il n’est guère utile de partir d’exemples abstraits pour illustrer l’existence de cet écart. L’expérience personnelle qui est la mienne et qui résulte de mon vécu en Afrique et en Europe suffira largement. Le premier exemple concerne l’achat avec un groupe d’amis environnementalistes de produits locaux tous les mardis soirs au marché du quartier. Ce marché se situe à proximité d’un supermarché. Consommer local est un acte fort. C’est un geste antisystème qui, pour les pourfendeurs du capitalisme, sert à lutter contre le modèle de consommation ou de surconsommation établi. La mention de la proximité du supermarché n’est pas anodine. Elle sert ici à étayer mon propos sur ce que ferait un habitant d’un pays sous-développé qui serait face à ce choix. Si la compréhension des problématiques environnementales peut laisser supposer que certains choisissent le marché local, il peut être affirmé sans avoir peur de se tromper que le choix du supermarché serait plus instinctif voire même plus naturel. La raison de ce postulat est simple. Le modèle du marché local, avec les articles étalés devant chaque commerçant est le modèle commun des marchés en Afrique. Faire ses courses dans un supermarché avec des articles en rayons bien emballés et bien propres à des prix exorbitants, est un signe de prospérité et de réussite sociale pour ceux pour qui le développement occidentale demeure un charme. C’est donc un mouvement en double sens. Tandis que le supermarché comme système de consommation perd de son charme dans un Occident en pleine remise en cause de son modèle de développement, l’Afrique reste attirée par ce développement en ne voyant pas encore au bout, le piège qui y est et dans lequel tombe aujourd’hui l’Occident.
Pour rester encore dans le registre de l’alimentation, l’exemple des fast-food peut être donné. Mon analyse se base toujours ici sur mon vécu en Afrique et mon travail étudiant au McDonald’s en France. D’un côté de la méditerranée, se payer un fast-food signifie déjà que les moyens financiers sont suffisamment conséquents pour assumer le prix. De plus le succès et l’importance symbolique de ces fast-food laissent supposer que dans l’imaginaire collectif, ils demeurent un lieu de luxe. A contrario, le fast-food demeure de la malbouffe en Occident. On s’y résout souvent par habitude, par paresse ou par manque de temps. Certains collègues n’en mangent pas pour éviter de prendre du poids. Surtout, la critique de ces chaînes de restauration reste constante dans le monde écologique parce qu’elles sont la représentation d’un modèle de capitalisme contre lequel les écologistes se battent. Il est beaucoup plus rare d’entendre de telles critiques dans les pays sous-développés car le modèle de restauration rapide n'y pose pas encore de problème social précis.
Un autre type d’exemple peut être donné en matière d’infrastructures. La construction d’infrastructures routières ou de tout autre infrastructure ayant un impact sur l’environnement ne peut se faire en France par exemple sans qu’il n’y ait des enquêtes, des concertations et une étude d’impact sérieuse. Ces projets peuvent d’ailleurs faire face à une opposition radicale de la part des populations. Ainsi, le projet d’aéroport de Notre-dame-des-landes a finalement été abandonné au terme d’une lutte populaire qui a duré des années. Le fait est difficilement envisageable dans les pays sous-développés de l’Afrique. Y construire des infrastructures routières est ou peut être d’ailleurs un argument de campagne pour les élections. S’imaginer donc que des populations qui rêveraient de prendre un avion pour fuir leur quotidien, iront s’opposer à un projet d’aéroport qui pour eux est un signe d’avancement du développement est donc une utopie.
De même, il y a une incitation croissante à l’utilisation des moyens de déplacement plus écologiques en Occident. La voiture n’est plus réellement un luxe. Elle est d’abord une nécessité que toute personne -sans vouloir généraliser- recherche. Beaucoup de mes amis étudiants en ont une. Le plus difficile d’ailleurs n’est pas d’avoir la voiture mais le permis. Par contre, avoir une voiture dans un pays où le taux de pauvreté atteint plus de la moitié de la population est un luxe. En avoir une signifie l’atteinte d’une situation financière plus élevée. Pour ceux qui vont à vélo, difficile de croire qu’ils le fassent pour des raisons écologiques comme certains en Europe.
Ces quelques exemples permettent de comprendre que la différence de réalité est à la source d’une différence de conscience. En Europe, c’est le trop de développement qui est à la source des préoccupations environnementales. D’une certaine manière, la crise environnementale y est le signe d’une civilisation qui s’effondre sur elle-même. En Afrique, même si le propos est ici très généralisé, ce développement est encore recherché et poursuivi. Comme le reconnaît d’ailleurs la conférence de Stockholm, les problèmes environnementaux des pays sous-développés sont causés justement par le sous-développement. La question environnementale ne se pose donc pas dans les mêmes termes qu’en Europe.
2-Le dilemme du développement économique et de la protection de l’environnement: l’Afrique entre deux eaux.
Malgré la crise environnementale, le défi pour l’Afrique reste d’abord de se développer. La question qui se pose ici est donc de savoir ce qui bloque le développement de l’Afrique et dans quelle mesure son développement éventuel pourrait être concilié avec la protection de l’environnement.
En matière de développement économique, la question culturelle est primordiale. On pourrait croire cette problématique dépassée mais elle reste encore plus actuelle que jamais. Elle l’est d’autant plus que le développement tel qu’il est conçu en Occident n’est pas dépourvu de toute influence culturelle. Max Weber exposait au début du siècle dernier comment l’éthique protestante a contribué au développement de l’esprit du capitalisme. Même si ses travaux ont été critiqués, ils restent une piste essentielle pour comprendre le développement en Occident, de ce qui peut être appelé la culture de la rationalité, du profit et pourquoi pas de l’individualisme. L’Afrique est encore en déphasage avec une telle forme de culture. Sans vouloir la dénigrer, elle est encore trop émotive et trop axée sur une certaine forme de communautarisation de l’existence. Certains philosophes comme E. Elungu ne sont pas étranger à ce genre de raisonnement. Il effectuait d’ailleurs une classification des religions selon qu’elles sont ou non favorables au développement économique. Ainsi, le catholicisme et l’animisme seraient moins favorables au développement contrairement au protestantisme et au confucianisme. Une grande partie de l’Afrique reste encore sous l’influence des deux religions les moins favorables au développement: l’animisme de par son irrationalité, et le catholicisme surtout de par la résignation en Dieu et la culture de la pauvreté qu’elle a dû inculquer à l’Afrique afin de permettre son exploitation coloniale. Aujourd’hui, s’est développée en parallèle, une multitude d’églises évangéliques qui sont des porte-flambeaux d’une théologie de la prospérité. Même si le message de la prospérité qu’elles véhiculent est anti-biblique ou anti-évangélique, il demeure compréhensible face à la précarité ambiante. Toutefois, cette théologie n’a pas d’incidence significative sur la vie de ces chrétiens “nés de nouveaux” parce que la meilleure façon de se développer reste encore de se mettre durement au travail.
Parfois, ce sont les projets environnementaux qui portent atteinte au développement de l’Afrique. Un exemple des plus significatifs a été exposé par Georges Rossi dans son ouvrage sur l’ingérence écologique. Lors de la création de la réserve de la Kéran au nord du Togo dans les années 1980, des milliers de personnes ont été déplacés et les villages détruits à coups de grenades. Un arrêté interdisait de chasser et de pêcher dans le parc. Il était aussi interdit de rouler sur la seule voie qui traversait ce parc à une vitesse dépassant les 40 km/h. Le cordon économique avec le nord du pays a été coupé, du moins sensiblement dégradé. Ce projet a donc eu pour conséquence de priver la population de la seule source de protéine dont elle disposait mais aussi de porter atteinte à l’économie de la région. Les Etats acceptent de mettre en œuvre ce genre de projets parce qu’ils sont sujets à une conditionnalité environnementale qui prend des allures de chantage au sous-développement. Par ailleurs, le développement en Afrique est aussi dû aux problèmes de gouvernance, d’éducation, de réelle indépendance politico-économique etc… Cet article n’a pas pour but d’enfoncer des portes déjà ouvertes en remettant à l’ordre du jour, des problématiques déjà connues et discutées. Il s’agit surtout de faire voir que la question environnementale ne se pose pas en Afrique dans les mêmes termes qu’elle se pose en Europe. Vue sous cet angle, la prise de contrôle des ressources naturelles, l’assurance d’une meilleure redistribution des ressources, l’existence d’une gouvernance tournée vers les intérêts du peuple et une stabilité politique durable favorable à la croissance économique y sont des objectifs environnementaux plus importants que la simple protection de la biodiversité. Pour comprendre ce paradoxe, il faut avoir à l’idée que la capacité de résilience des pays africains face aux changements climatiques dépend précisément de leur niveau de développement.
Finalement, la question qui se pose est de savoir quel développement ou comment l’Afrique peut-elle se développer sans risquer dans son futur de détruire l’environnement. En fait, tout dépendra de la prise en compte actuelle du développement durable dans son processus de développement économique et de la redéfinition d’une prospérité compatible avec les limites de l’environnement. Cette nouvelle piste sera développée dans un prochain article. Image: https://www.lepoint.fr/afrique/afrique-preparer-les-outils-de-la-paix-14-01-2020-2357669_3826.php





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