La sacralisation de la nature: revisite d'un instrument endogène de protection de l'environnement.
- Dotse

- 6 juil. 2021
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La définition du sacré est complexe. Selon le Petit Robert, le sacré désigne ce qui appartient à un « domaine séparé, interdit, inviolable ». Pour d’autres auteurs, est sacré, tout ce qui possède une valeur absolue ou qui appartient à une réalité absolue et dont l’absolutisme de la transcendance s’oppose à l’irréalisme du profane. Le sacré est donc « le réel, le solide, le puissant {et} le profane, qui en est l'antithèse, est le non-solide, l'irréel, l'impuissant ». L’absolutisme de la réalité qui désigne le sacré peut être mis en relation avec le religieux. Bien entendu, le champ du sacré dépasse celui de la religion mais cette dernière conditionne son respect en l’institutionnalisant. Le point de conjonction entre les deux est que la réalité absolue que désigne le sacré est pour la religion, ce qui s’apparente à Dieu ou aux dieux. L’homme prend connaissance de cette réalité par ses manifestations. C’est ce que Mircea Eliade appelle les hiérophanies. Ces manifestations se font souvent par le biais de la nature ou de choses profanes. En matière environnementale, le problème qui se pose est celui du rapport entre le sacré et la nature. La nature est-elle sacrée ou possède-t-elle une nature divine? (§ 1). Cette question est évidemment importante parce qu’elle conditionne l'acceptation de la sacralisation comme instrument de la protection de l’environnement (§ 2). Paragraphe 1: Le sacré dans la nature: entre mythe et réalité. Certains auteurs ne croient pas en l’existence du sacré dans la nature. C’est le cas de J-P Barde qui pour contester le bien-fondé de la sacralisation de la nature, retranscrit d’abord le cheminement de l’alliance entre Dieu, l’homme et la nature en trois étapes. Il commence par l’acte initial de création initié par Dieu dans lequel l’homme est appelé à s’inscrire en tant que gestionnaire et non destructeur. Ce mouvement n’est pas statique mais dynamique. L’homme doit cultiver la terre et en tirer les fruits. Mais avec le péché, naît un nouveau rapport de domination et de souveraineté de l’homme sur la nature. Le péché découlant de la rupture avec Dieu engendre l’avidité, le désir de consommation et par conséquent, l’exploitation abusive des ressources. La nouvelle alliance opérée avec le Christ est censée rétablir un simple rapport de lieutenance de l’homme sur la création où celui-ci intervient pour participer à la poursuite de cette création et non à sa destruction. « Cette dynamique de la création, de la relation entre Dieu et les hommes montre bien que la nature, loin d'être intouchable, immuable et sacrée, est en constant devenir, façonnée par l'homme ». Pour lui, le fait que Dieu puisse se manifester à travers cette création ne signifie pas qu’Il lui soit consubstantiel. La sacralisation serait selon son analyse, une idéologie et une pratique païenne par excellence. Elle est d’ailleurs dangereuse parce que frôlant un certain extrémisme écologique. Le postulat d’une nature divine supposerait une nature intouchable alors que la mission de l’homme envers la nature s’inscrirait dans une vision dynamique et non statique. L’analyse de Barde est plus tournée vers le refus de la divinisation de la nature. Si sa critique paraît fondée, il n’en demeure pas moins que les éléments de la nature tributaires d’une hiérophanie puissent être considérés comme sacrés sans qu’ils fassent réellement l’objet d’une adoration . De plus, il existe plusieurs formes sous lesquelles le sacré de la nature peut être abordé sans l’implication de caractères religieux ou transcendantaux. Parfois, ce sacré découle de raisonnements éthiques et philosophiques, parfois de la personnification de la nature. En effet, selon A. Cugno, le sacré se dévoile par le don de la nature. C’est un sacré qui se manifeste dans la nature par le sublime et la gratuité de son existence. S. Lavignotte interprète quant à lui l’émerveillement éthique comme « une forme postmoderne du sacré dans la nature ». Ce sacré n’est pas essentialisé, il n’est pas présent en soi dans la nature mais est le fruit d’une « rencontre singulière avec le vivant ». Cette rencontre débouche sur un sacré que l’auteur qualifie de « participatif et frugal ». La personnification de la nature peut être interprétée aussi comme une forme de sacralisation. En Occident, ce mouvement de personnification date de l’article de Christopher Stone « Should trees have standing ? » de 1972. Si le débat sur le statut de sujet de droit de la nature semble aujourd’hui se cristallisé en Europe, il existe néanmoins de nombreuses avancées comme la reconnaissance du préjudice écologique pur et les mouvements de défense des animaux qui prennent aujourd’hui une ampleur considérable avec la reconnaissance de leur souffrance et de leur sensibilité (art. 515-4 C. civ.). Georges Rossi (2012) dira d’ailleurs à propos des ours des Pyrénées que s'ils « ne sont pas officiellement divinisés, ils sont aussi protégés que les crocodiles du Nil de l'Egypte ancienne… et si on ne leur a pas élevé de temple, la communauté européenne a néanmoins dépensé plus d’un millions d’euros pour tenter d’assurer leur reproduction ». La personnification de la nature atteint un degré plus élevé en Bolivie et en Equateur. Ces deux pays ont en effet reconnu officiellement à la nature, la qualité de sujet de droit. En Equateur, l’article 71 de la Constitution politique de 2008 dispose que « la nature – ou Pacha Mama – dans laquelle se reproduit et se réalise la Vie – a le droit d’être respectée intégralement dans son existence, dans le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, sa structure, ses fonctionnalités et ses processus évolutifs ». En Bolivie, c’est à travers la loi du 21 décembre 2010 intitulée « loi des droits de la Terre-Mère » que la nature est reconnue indirectement comme un sujet de droit. Ces reconnaissances ont donné lieu à certaines affaires jurisprudentielles comme celle du Vilcabamba ou du Tipnis. En 2011, dans la région de Loja en Equateur, des travaux susceptibles de porter atteinte à la rivière Vilcabamba font l’objet d’un recours en justice contre la municipalité. La Cour de justice de Loja s’est déclarée dans cette affaire, « apte à traiter et accueillir ce type de plainte dans la mesure où l’Article 071 de la CP fait de la nature un sujet de droit à part entière ». L’affaire du Tipnis concerne un projet de route traversant les départements de Cochabamba et du Beni (Bolivie) peuplés par des indigènes. Les indigènes s'opposèrent à ces travaux et aux arguments économiques du gouvernement les justifiant, en invoquant « le caractère sacré de la Pachamama» reconnu dans la Constitution bolivienne, mais aussi par la Loi 071 sur les droits de la Terre-Mère. La conclusion à tirer de ces considérations est que si en Occident il n’existe a priori aucun précédent culturel pouvant servir de base à la reconnaissance de la personnalité juridique de la nature, en Bolivie et en Equateur au contraire, la divinisation de la nature a énormément contribué à cette reconnaissance. Cela se remarque par l’évocation du caractère sacré de la Pachamama pour justifier les droits dont elle dispose. La sacralisation peut donc constituer une base endogène importante de renforcement de la protection juridique de l’environnement. Paragraphe 2: Les sites naturels sacrés comme instruments de protection de l’environnement. Les sites naturels sacrés sont « des étendues terrestres ou aquatiques qui ont une importance spirituelle spéciale pour des peuples et des communautés » (UICN 2012). Le choix de la terminologie est complexe. Les termes de « sites naturels sacrés » sont choisis ici en vue de ratisser large pour inclure en même temps dans la réflexion, ce qui est désigné souvent comme « forêts sacrées » ou « bois sacrés »... en Afrique. Le qualificatif “naturel” doit toutefois être relativisé parce qu'il conduirait à perpétuer l’idéalisation des forêts sacrées en tant que résidus d’un couvert végétal ancien ou îlot de conservation d’une végétation non anthropisée. Cette idéalisation est erronée parce que les forêts sacrées- ou sites naturels sacrés- en Afrique s’inscrivent souvent dans une historicité, le facteur originel de leur existence devant être recherché dans le parcours des communautés, leurs déplacements et la nécessité d'installer leurs divinités dans des lieux secrets à vocation rituelle ou initiatique. L'imprégnation culturelle est donc patente et préalable à toute considération écologique. Selon les estimations de l’UICN, il y aurait plus de 250 000 sites sacrés naturels dans le monde couvrant une superficie entre 400 et 800 millions d’hectares. Le constat du potentiel écologique de ces sites a conduit les organisations internationales à développer des programmes destinés à leur valorisation. Les programmes Man and Biodiversity (MAB, 1971) et « sacred sites- cultural integrity and biological biodiversity » en sont des exemples. Pourtant, ces sites sont sujets à dégradation. Les facteurs de dégradation sont multiples. Ils sont liés entre autres aux effets du développement et à la modernisation, au tourisme et à la pression démographique. En Afrique, l’islamisation et la christianisation ont joué aussi un rôle important dans cette dégradation à travers l’abandon des cultes anciens qui garantissent la protection de ces sites. Pour pouvoir protéger ces sites, deux tendances se dégagent: la patrimonialisation et l’intégration dans des aires protégées. La crise environnementale provoque un glissement du droit de la propriété privée qui pêche par la capacité d'aliénation qu'il offre, vers une patrimonialisation de l’environnement dont l’intérêt général se justifie par la protection de la biodiversité. Même si l’argument de la communautarisation des sites naturels sacrés peut être avancé, les menaces qui leur pèsent dessus imposent d’adopter une approche juridique de patrimonialisation culturelle. Ainsi, sur le plan international les forêts sacrées de Kayas ( Kenya, 2008), d’Osun-Oshogbo (Nigeria, 2005) par exemple, sont classées comme patrimoine mondial de l’UNESCO. Des initiatives nationales existent aussi. Au Togo, par exemple, la loi 90-24 du 23 novembre 1990 relative à la protection du patrimoine culturel national prévoit l’inscription ou la classification des biens meubles ou immeubles ayant un intérêt « religieux, artistique, littéraire ou touristique et dont la conservation et la protection revêtent une importance majeure pour la communauté nationale ». Un arrêté du 23 mars 2017 pris en application du décret n° 2009-175/PR portant établissement d'un inventaire général du patrimoine culturel répertorie entre autres biens culturels, les forêts sacrées au plan national. Il s’agit par exemple des forêts sacrées de Gbatsome, de Godjêmé dans la région maritime ou encore d’Atilakoutsè dans la région des plateaux. Par ailleurs, un décret de 2013 détermine les modalités d’inscription de ces sites sacrés au patrimoine culturel et les modalités et règles d’usage réservées aux communautés locales. Ce décret précise que l’inscription au titre de patrimoine culturel est faite « en vue de la sauvegarde des us et coutumes locales et de la protection de l’environnement...». Ces sites ne peuvent donc pas faire l’objet d’une exploitation commerciale ou onéreuse ou d’une appropriation privative. Ils sont soumis aux règles coutumières d’exploitation qui en aucun cas ne peuvent être contraires aux normes nationales et internationales. La protection de la forêt sacrée de Kpassè au Bénin est un exemple qui mérite aussi d’être cité. Ce mérite ne vient pas directement de l'arsenal juridique de protection des forêts sacrées dont s’est doté le pays mais d’un effort de revalorisation qui a eu lieu au début des années 1990. En effet, sous la présidence de N. Soglo, les forêts sacrées et les rites vodun en mal de reconnaissance retrouveront de la vigueur. La politique de revalorisation menée sous sa présidence débouchera sur l’organisation en 1992, d’un « festival des arts et cultures vodun ». Ce festival aura pour conséquence, le développement d’un projet d’aménagement et la réactivation de la forêt sacrée susmentionnée. Un arrêté interministériel de 2012 fixe les conditions de gestion durable de la forêt sacrée au Bénin. L’arrêté ne fait pas expressément référence au terme de patrimonialisation mais prévoit une reconnaissance légale et une intégration au domaine forestier de la commune. Malgré cette omission textuelle, il faut reconnaître que la revalorisation dont fait l’objet ce site participe à « la construction d’un patrimoine national » aux « fonctions écologique, économique, socioculturelle...». Avec la patrimonialisation, les sites sacrés naturels deviennent des instruments de protection au même titre que les aires protégées du moins dans une certaine mesure. Les deux instruments évoluent vers un point de jonction: les aires protégées vers une meilleure prise en compte des problématiques endogènes et les sites sacrés naturels, vers une meilleure rationalisation de leur gestion. La jonction de ces deux instruments peut se faire soit par élargissement des sites sacrés naturels, soit par incorporation de ces sites dans les aires protégées. Selon l’UICN la première option est pour l’instant difficilement réalisable compte tenu des conditions socioéconomiques défavorables. La seconde option est celle qu’elle favorise. Manifestement, cette option n’est réalisable que pour les sites déjà à l’intérieur ou à proximité des couverts végétaux faisant l’objet d’un plan de délimitation en vue de la création d’aires protégées. Le processus de cette création doit pouvoir identifier clairement les sites ayant une importance culturelle ou religieuse par exemple. L’outil de cartographie 3D utilisé dans le cadre du processus de participation des populations locales peut aider à la réalisation de cette identification. Cette intégration ne doit pas aussi empêcher l’accès des populations locales aux sites en question. L’UICN rapporte que dans bien des cas, cet accès n’est pas garantie, ce qui cause des conflits avec les gardiens des parcs. Image: Par Victor Ochieng from London, United Kingdom — Mijikenda Kaya Forest, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9729049





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