Légitimité démocratique et légitimité populaire
- Dotse

- 25 déc. 2022
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Dernière mise à jour : 31 juil. 2023
La légitimité démocratique s’acquiert par les urnes. Elle peut s’accompagner d’une légitimité populaire mais celle-ci n’est pas automatique. De manière générale, les urnes n’offrent qu’une légitimité populaire partielle dont le taux correspond a priori au pourcentage obtenu lors des élections et varie durant le mandat au gré de l’accueil que réserve le peuple aux politiques menées. Mais sans élections, la mesure de la légitimité populaire reste floue dans la mesure où elle se fait soit de manière arbitraire par une constatation subjective, soit par un recul historique suffisant permettant d’en mesurer la portée ou par des sondages sujets à des biais. La légitimité démocratique ne conférant pas une légitimité populaire éternelle, se pose donc la question de la légitimité du renversement d’un gouvernement démocratiquement élu mais impopulaire. Sur quels critères peut-on juger de la légitimité d’un coup-d’Etat? La légitimité populaire éventuelle d’un coup d’Etat lui confère-t-elle une légitimité démocratique? L’Afrique offre des exemples précieux à cette réflexion.
Rawlings et Sankara, des exemples?
Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de connaître quelques exemples. Au Ghana, John Jerry Rawlings était arrivé au pouvoir en 1981 suite à un second coup d’Etat avec comme objectif, la lutte contre la corruption, la moralisation de la vie publique et le redressement socio-économique. Les méthodes brutales de sa gouvernance se muèrent à partir de 1992 en une gouvernance plus démocratique. Dans une certaine mesure, la stabilité démocratique et le statut de bon élève du Ghana sur la scène internationale sont le fruit de cette “dictature” primaire, de cette “révolution morale”. Sur certains points, la révolution de Rawlings se rapproche de celle de Thomas Sankara au Burkina-Faso. La postérité retient de son passage, certaines formules comme celles-ci: “ La démocratie ne signifie pas simplement garantir sur le papier des libertés abstraites. Elle implique, avant tout, de pouvoir se nourrir, s’habiller, se loger, en l’absence de quoi la vie ne vaut pas la peine d’être vécue […]. Il est temps pour nous de restructurer cette société d’une manière véritablement démocratique et significative afin d’assurer l’engagement et la participation active du peuple au processus de prise de décision. »(1) « C’est la détérioration du climat socio-économique qui a conduit les militaires, au Ghana et ailleurs, à s’impliquer dans le jeu politique. Et ces interventions, je le regrette, continueront tant que les gouvernements ne parviendront pas à moraliser la gestion des affaires publiques (…) Comme on le dit en Afrique : le poisson pourrit d’abord par la tête ! »(2). Mieux encore, dans une interview accordée à Diane Sawyer, il disait ceci : “ ce dont nous avons besoin dans ce pays, c’est de faire en sorte que si le diable lui-même venait à gouverner au Ghana, certaines procédures, certaines pratiques l’empêcheraient de faire ce qu’il veut. Il sera obligé de faire ce que le peuple attend de lui”.
Beaucoup de coups d’Etats en Afrique ne peuvent et ne jouissent pas de la légitimité historique, idéologique et internationale qu’ont les deux exemples précédemment cités. Ce qu’il est utile de comprendre est que malgré la brutalité des méthodes et une relativisation certaine de leurs opportunités, le motif du coup d’Etat reste l’élément le plus important et la véracité de ce motif s’apprécie mieux souvent avec le recul historique.
Les non exemples
En dehors des exemples cités ci-dessus, les coups d’Etat qui ont eu lieu en Afrique contre les indépendantistes ne peuvent être considérés comme des exemples à suivre parce que ayant sapé sur des générations, les chances d’autodétermination des peuples africains. Une censure volontaire est appliquée à cette partie de l’écrit pour des raisons politiques.
Le Mali et le Tchad: deux exemples récents que tout oppose
Le Mali est présidé actuellement par Assimi Goïta qui accéda au pouvoir à la suite d’un double coup d’Etat ayant renversé l’ancien président Ibrahim Boubacar Keita et le président de la transition. Si le second putsch relève plus d’un désaccord interne sur la conduite politique de la transition, le premier s’est fait dans un contexte de contestation populaire du pouvoir et de révolte contre les relations franco-maliennes. Ce coup d’Etat n’était pas imprévisible parce que les révolutions donnent des idées, et lorsque le pouvoir échoue à résorber les tensions, il s’expose à son propre renversement. Ce coup d’Etat a été condamné sur le plan international mais le peuple malien ne semblait pas voir d’un mauvais œil, le renversement d’un pouvoir qu’il contestait.
Au Tchad, après la mort d'Idriss Déby, son fils prit la tête du pays à la suite de ce que l’opposition a appelé un “coup d’Etat institutionnel”. Contrairement au Mali, la condamnation de cet acte fut quasiment inexistante malgré les appels de l’opposition. Ce deux poids deux mesures a déjà été remarqué par les critiques journalistiques et politiques, en France comme en Afrique. Il est intéressant de remarquer que les coups d’Etat qui sont condamnés sur le plan international ne sont pas forcément ceux qui vont à l’encontre des intérêts des peuples mais ceux qui vont justement à l’encontre des intérêts des puissances étrangères.
Le coup d’état par une entité étrangère
C’était sans doute l’un des épisodes les plus lunaires de la françafrique. Le 17 août 1960, le Gabon obtenait son indépendance contre la volonté de son président et proclamateur Léon M’ba qui avait pour ambition d’en faire un département français. Très impopulaire pour cette raison et du fait de la tournure dictatoriale que prenait son régime, il fut déposé par des militaires gabonais et remplacé par son opposant Jean Hilaire Aubame. Ce changement allant à l’encontre des intérêts de la métropole, des militaires français intervinrent, sur ordre du Général de Gaulle pour rétablir Léon M’ba dans ses fonctions(4). Ces événements posent des questions importantes: les militaires avaient-ils le droit de déposer un président qui était manifestement contre l’indépendance de son peuple? Plus encore, un Etat étranger a-t-il le droit d’intervenir ainsi dans les affaires d’un Etat indépendant? La seconde question semble être simplement rhétorique tant, il est inimaginable à l’heure de l’information de masse qu’un tel épisode puisse passer inaperçu. Il serait toutefois malvenu de sous-estimer les ruses diplomatiques et politiques puisque de nos jours, des interventions similaires existent. En témoignent l’épisode Kadhafi qui se dessine de plus en plus comme l’une des plus grandes parties de corruption et de sabotage de l’intérêt d’un peuple et d’une région. Sur la question de la destitution de Léon M’ba, il avait sans doute eu tort de sous-estimer la volonté d’indépendance du peuple, une indépendance pour laquelle des gens ont donné leur vie et d’autres massacrés par centaines de milliers(5). S’il reste toujours délicat de justifier un tel acte antidémocratique, il est néanmoins facile de reconnaître la boussole du peuple: son indépendance, sa liberté et son bien-être.
La boussole du peuple: son indépendance et sa liberté
Les peuples savent reconnaître lorsqu’un coup d’Etat ne va pas dans leur intérêt. En 1991, un putsch fut mené contre Gorbatchev alors que celui-ci entreprenait d’accorder plus de libertés à son peuple à travers ses deux politiques: la glasnost et la perestroïka. Toutefois, le peuple se souleva et mit fin à ce tour de force qui allait visiblement à l’encontre de ses intérêts. Il est assez curieux que pendant toute la période où les peuples soviétiques vivaient sous la dictature, ces mouvements de contestation contre les mesures de privation de libertés n’eurent pas autant d’ampleur. La révolution contre les putschistes qui avaient pour projet de revenir à l’ancienne Russie en retirant les nouvelles libertés accordées, n’eut lieu justement qu'après qu' une série de libertés aient été accordées et non pendant les périodes où celles-ci n’existaient même pas. Dans son ouvrage Influence et manipulation, Robert Cialdini expliquait ce phénomène par le principe de la rareté. Selon ce principe utilisé souvent en matière de vente, les choses sont plus désirables lorsqu’elles nous semblent plus rares. Il expliquait que dans une expérience avec des biscuits, le groupe qui jugeait ces biscuits beaucoup plus goutus est celui à qui on en a le moins donné. Mieux encore, lorsqu’on donne un nombre important de biscuits à un groupe, qu’on les retire pour lui en donner beaucoup moins, ceux-ci apparaissent plus délicieux encore. R. Cialdini conclut en disant qu’il est donc plus dangereux pour les gouvernants de vouloir retirer des libertés après en avoir accordé que de n’en avoir jamais accordé. Ce phénomène permet aussi d’expliquer pourquoi lors des nombreux coups d’Etat et assassinats d’indépendantistes, le peuple africain ait si peu réagi(6). En effet, celui-ci venait de sortir d'une longue période de colonisation. Lors de ces coups d’Etat, la plupart des contemporains ne pouvaient encore se rendre compte de la perte de libertés qu’ils n’ont quasiment jamais eues ou auxquelles ils n’ont pas encore réellement eu le temps de goûter.
Les contestations actuelles en Afrique contre le système de prédation sont dues- et ceci n’est qu’une grille de lecture- au fait que les peuples africains ont de plus en plus de libertés et qu’ils comprennent de mieux en mieux leur situation. Ils savent donc ce qui va ou non dans leurs intérêts.
Les motifs d’un coup d’Etat varie en fonction du temps mais avec un élément central qu’est la défense des intérêts des peuples. En ce qui concerne l’Afrique surtout francophone, aux motifs de corruption et de mauvaise gouvernance, s’agrègent aujourd’hui un motif central qu’est la lutte contre la françafrique.
Conclusion
Si le recul historique et le cours des événements donnent une justification à certains coups d’Etat, l’appréciation du motif de l’intérêt des peuples est beaucoup trop arbitraire pour qu’elle soit laissée à tous. Il faut donc se rendre à l’évidence: le coup d’Etat est une pratique antidémocratique. Et le fait qu’il soit légitimement populaire ne le rend pas plus démocratique. La question reste donc intacte parce que même si l’intérêt des peuples et leur résistance à l’oppression sont des outils objectifs de justification, leur appréciation est beaucoup trop subjective pour être démocratique.
Ibid.
https://amp.rfi.fr/fr/afrique/20100816-leon-mba-le-president-voulait-pas-independance-gabon. V. aussi François-Xavier Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la République, Ed. Stock.
Episode de la guerre d’indépendance au Cameroun avec le massacre de 400.000 personnes et l’assassinat des dirigeants du parti indépendantiste UPC.
Ce constat n’étant valable que hors du contexte des guerres d’indépendance et de résistance à la colonisation .






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