L’Eglise catholique et la protection de l’environnement: historicité d’un échec civilisationnel
- Dotse

- 31 déc. 2021
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Dernière mise à jour : 19 avr. 2023
De manière générale, l’idée de l’action de l’homme comme origine de la crise environnementale semble faire consensus. Cet article propose toutefois une nouvelle grille d’analyse des causes de cette crise. En résumé, il consiste à démontrer que la crise environnementale est aussi, non seulement la résultante d’une bataille des idées religieuses ou non de laquelle l’Eglise est sortie perdante, mais aussi la résultante d’une crise de spiritualité moderne que l’Eglise, eu égard à sa mission évangélisatrice, a échoué à résoudre.
En premier lieu, la crise environnementale est un échec de l’Eglise face à l’éthique capitaliste du protestantisme. Dans les limites de la caricature théologique et des critiques possibles, il est possible de citer à témoin, ces mots de Max Weber dans son ouvrage « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ». Il affirme en effet que «le protestantisme a été l'un des agents les plus importants du développement du capitalisme et de l'industrie en France, et il l'est resté dans la mesure où la persécution le lui a permis.» Cette contribution à la montée du capitalisme est le fruit d’une culture du gain et du profit qui ne se retrouve pas dans l’Evangile ou dans la théologie catholique. Cette confrontation entre catholicisme et protestantisme est illustrée par Weber en des termes suivants: « le catholicisme est plus « détaché du monde », ses éléments ascétiques révèlent un idéal plus élevé, il a dû inculquer à ses fidèles une plus grande indifférence à l'égard des biens de ce monde. Une telle explication
correspond en effet au schéma usuel du jugement populaire. Les protestants se réfèrent à cette façon de voir pour critiquer les idéaux ascétiques (réels ou supposés) de la conduite catholique; les catholiques répondent de leur côté en dénonçant le « matérialisme » comme une conséquence de la sécularisation de tous les domaines de la vie par le protestantisme.» Aujourd’hui, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la sécularisation de la vie publique, l’assise du capitalisme comme modèle économique du monde occidental sont autant de preuves que l’Eglise a perdu sa bataille idéologique face au protestantisme et par ricochet, sa bataille pour la protection de l’environnement.
En deuxième lieu, la crise environnementale est aussi un échec de l’Eglise catholique face à la théologie de la prospérité souvent propagée par les églises pentecôtistes et évangéliques. Elle est le fruit de cette même vision capitaliste du protestantisme. Cette théorie postule que la croyance en Dieu est censée apporter bien-être matériel et prospérité économique. Ce «droit au bien-être» est issu selon Edir Macedo Bezerra, d’un «accord de troc» entre Dieu et le «chrétien né de nouveau». Cet accord implique que tout ce qui appartient à l’homme c’est-à-dire sa vie, sa force, son argent, appartient à Dieu et tout ce qui appartient à Dieu, c’est-à-dire «les bénédictions, la paix, le bonheur, la joie et tout ce qui est bon» vont appartenir à l’homme. Cette théorie trouve un écho très favorable dans les pays moins développés de l’Amérique latine et de l’Afrique. La pauvreté justifie sans doute le développement de cette théologie dans ces pays mais, il reste que l’Evangile et la vie même du Christ sont fondamentalement contraires à de telles interprétations biaisées de Sa parole. Comme il est rapporté dans l’Evangile de saint Luc, heureux, sont les pauvres car le royaume de Dieu est à eux. De même dans l’Evangile selon saint Marc, Jésus demande à un homme qui cherchait à savoir comment hériter de la vie éternelle, de vendre ses biens et de venir à sa suite. Même si ces passages peuvent être interprétés de manière différente en arguant d’une certaine forme de pauvreté spirituelle, la forme individualiste et capitaliste de la prospérité que prône le protestantisme et la théologie de la prospérité reste toujours contraire à la simplicité du mode de vie qui pourrait être compatible avec la préservation de l’environnement. Pour comprendre les raisons du postulat de l'échec de l’Eglise, il faut tenir compte de ce mouvement historique de déclin de sa doctrine, face à d’autres qui sont moins favorables à cette protection.
La crise environnementale est aussi le résultat de l’échec de l’Eglise face à l’hédonisme. En effet, la montée de l'athéisme a coïncidé avec celle d’un mode de vie contraire à toute forme de frugalité. Là où la morale chrétienne permettait d’avoir des réserves par rapport au matérialisme outrancier, en condamnant certains actes comme la gourmandise, l’envie ou la luxure, l’athéisme vient offrir à l’homme, un seul repère de conscience: lui-même. Profitant de ce manque de spiritualité et de transcendance, le monde moderne vient combler ce vide spirituel par le matérialisme et la consommation. C’est ainsi que certains penseurs modernes se sont fait les prêtres de la nouvelle morale athéiste en promouvant une vie de plaisir où l’on profite de chaque jour comme si c’était le dernier. Cet hédonisme “Onfrayen”, cette vie à la “carpe diem” conduit à vivre comme si l’on “avait qu’une vie”. Cette morale est en effet contraire à la morale catholique qui prône une nouvelle vie après la mort et dont la jouissance éternelle exige d’une manière ou d’une autre, de se priver de certains plaisirs terrestres superflus. En résumé, la crise environnementale est le fruit d’une crise de spiritualité: l’humain privé de toute forme de transcendance s’adonne à une vie de consommation de biens matériels en lesquels il trouve une satisfaction quoique temporaire de son moi intérieur. Même si la doctrine hédoniste remonte aux temps anciens avant Jésus-Christ, cette philosophie cyrénaïque est aujourd’hui bien loin de sa définition originelle. Il ne s’agit de nos jours, que d’un hédonisme de consommation que l’Eglise a échoué à combattre.
Il faut chercher dans l’histoire, les raisons de cet échec. Depuis la naissance du protestantisme et la paix de Westphalie, l’Eglise a perdu de son influence politique. Cette perte d’influence s’est accentuée avec la Révolution française et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Comme l’écrivait le pape Pie X au peuple français dans sa lettre Vehementer nos en 1906, «les sociétés humaines ne peuvent pas, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu n’existait pas ». Si la tendance actuelle est -comme veulent le faire reconnaître les environnementalistes- au crime contre la nature, est-il si étonnant de voir un tel crime se développer dans un monde sans spiritualité? Au-delà même des conséquences de la Révolution, le Concile Vatican II a sonné la cloche de la grande modernisation de l’Eglise. L’Eglise perdant de sa rigidité doctrinale historique devient donc le conciliateur d’un oecuménisme universel et interreligieux. Ce concile a fini aussi de parachever l’influence politique et spirituelle de l’Eglise sur le monde occidental surtout. S’il est peu regrettable que l’influence politique de l’Eglise se soit considérablement amoindrie, n’est-il pas fort regrettable que son influence spirituelle se soit réduite face au capitalisme et à l’hédonisme? Pire encore, comme l’écrivait le pape Pie IX dans son Syllabus, «le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne». A supposer que c’est à ce type de transaction que mène le Concile Vatican II, l’Eglise doit-elle forcément transiger avec la civilisation moderne même si celle-ci cause une crise environnementale? Tant de questions se posent et restent en suspens. Toutefois, il faut remarquer que la protection de l’environnement s’intègre aujourd’hui dans la doctrine sociale de l’Eglise et il est important de voir comment elle se formule.
Le texte de référence pour connaître la position de l’Eglise face à la crise environnementale est l’encyclique Laudato Si du pape François. Il reconnaît l’origine humaine de la destruction de l’environnement due au développement de la technologie et à la vision anthropocentrique des relations de l’homme par rapport à la nature. Il appelle donc à la sauvegarde de notre maison commune, la terre, à travers une écologie environnementale, économique et sociale, une écologie de la vie quotidienne et une écologie culturelle. En ce sens, l’encyclique souligne la nécessité « d’avoir… recours aux diverses richesses culturelles des peuples, à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité», en accordant une attention particulière aux peuples aborigènes et à leurs traditions.
A part quelques références éparses notamment au patriarche Bartholomée qui évoque les origines spirituelles de cette crise, l’encyclique n’aborde pas cette facette du sujet. Au fond, il s’agit d’une simple reprise du discours commun sur la sauvegarde de l’environnement enrobée dans une référence biblique, avec saint François comme étendard. Dans la continuité de sa volonté d’accorder une place particulière aux traditions culturelles, un synode sur l’amazonie fut organisé en octobre 2019. Au cours de ce synode, une exposition et procession d’une statuette de Pachamama eurent lieu. Certains critiques, conservateurs et traditionalistes, y ont vu du paganisme. Le Vatican s’est défendu en arguant de l’absence d’intention idolâtre dans la procession de la déesse andine.
L’objectif en exposant l’action actuelle de l’Eglise pour la protection de l’environnement n’est pas de discuter de l’opportunité de telles actions mais de faire remarquer que l'approche choisie par l’Eglise est une approche de complaisance et de conformisme au discours moderne. Elle n’ analyse pas le problème de la même manière que dans cet article. Ce constat fait penser que la crise environnementale est à la fois la cause et le signe de l’échec de la civilisation chrétienne, non seulement face au protestantisme, au capitalisme, à la théologie de la prospérité et à l’hédonisme, mais simplement face à la civilisation moderne qui est la jonction de toutes ces choses. Pour lutter réellement contre la destruction de l’environnement, l’Eglise doit recentrer son discours sur la vie et l'Évangile du Christ et arrêter de complaire au monde moderne.
Au-delà de ces considérations, on peut même se demander si la protection de l’environnement est compatible avec la vision apocalyptique et l’aspiration de la vie éternelle en dehors de cette terre.






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